J’aime cette sensation.
Dans mon nid douillet.
Je me sens léger et fort. Je flotte, en apesanteur. Je me sens, je me ressens, baigné dans une douce chaleur.
Je me sens invincible. Parfois, je me sens fragile. Et puis, je ressens les pulsations, les vibrations, elles sont tout à la fois à l’intérieur  et à l’extérieur de moi, elles sont moi et autre. Et je ressens ce lien si fort, qui part de moi, au centre de moi, il m’arrime à un grand tout infini, qui me nourrit et me rassure. Relié à ce tout, même s’il n’y a que moi ici, je ne me sens jamais seul. Alors, je me sens léger et fort. Dans mon nid douillet. J’aime cette sensation.

Pourtant, depuis quelque temps, je me sens à l’étroit.
Parfois.
De plus en plus souvent.
Quelque chose au fond de moi me pousse à vouloir sortir.
J’aime mon nid douillet. Je ne sais pas ce qui m’attend dehors. Ici, je suis bien, en sécurité.
Pourtant, depuis quelques temps, je me sens à l’étroit.
J’ai déjà repéré le passage. Pas très engageant. Sombre. Étroit. Humide. Et si c’était pire dehors ? De plus en plus souvent quelque chose au fond de moi me pousse à vouloir sortir. Serai-je capable d’y arriver tout seul ? La tâche semble si ardue et le voyage si périlleux.
Mais je ne suis pas seul. Je suis relié au grand tout.
C’est décidé.
J’y vais.

Je me suis engagé à l’entrée du tunnel. J’ai fait une mauvaise manoeuvre. J’ai détruit mon nid douillet. Plus aucun retour n’est possible maintenant. Pas le choix que d’aller de l’avant. Même si cet avant est obscur et que je n’y vois rien.
Je ne suis pas rassuré. J’avance. Très lentement. Le passage est vraiment étroit. Il y a tout un tas de trucs visqueux qui coulent sur moi.  C’est tellement étroit. Je ne suis pas rassuré. Est-ce que je vais y arriver ? Est-ce que je vais rester coïncé ? Je doute.

Je commence à m’inquiéter. Je commence à paniquer. Puis, je me souviens. Je suis relié au grand tout, là au centre de moi, le lien est toujours là.
Je sens …. je ressens … comme c’est étrange … une grande force, une énergie, elle m’enveloppe, comme dans mon nid douillet. J’avance. Je sens tout autour de moi des milliers, des millions de particules. Invisibles. Présentes. Puissantes. Elles me portent, elles me poussent, elles m’enveloppent. C’est doux, c’est chaud. J’avance encore. J’avance mieux.

Quelque part, au loin, je perçois de la souffrance. Non. Ce n’est pas de la souffrance. De la douleur. C’est loin de moi, ça ne me touche pas, mais à travers le grand tout, je la perçois. J’hésite. Est-ce cela qui m’attend au bout du tunnel ? Je n’hésite pas longtemps.
De nouveau, toutes les particules chaudes et douces m’enveloppent, comme des fils de soie roses et verts, et avec elles la confiance. Elles me murmurent qu’elles sont Anahata, c’est joli. J’avance encore. Je vois la sortie. Un entrebaillement lumineux, qui s’élargit de plus en plus. Je n’ai plus aucun effort à fournir. Les particules roses et vertes me transportent. Elles me font avancer par à-coups fluides. Oui, je sais, c’est contradictoire des à-coups fluides, mais je n’ai pas d’autre façon de décrire ce que je vis. C’est comme une symphonie. Je me sens léger et fort, porté par ces particules.

Ça y est : je sors.

Ohhhhhhhhhh !!! Mais qu’est-ce que c’est ?!!
Il fait tellement froid !!! Et toute cette lumière crue, violente ; j’ai les yeux fermés et pourtant elle m’agresse. Et tous ces bruits aussi. Quel vacarme ! C’est horrible !
Je crie, je m’époumone.
Je me sens lourd et faible.
Quelque chose me soulève. Je flotte. En pesanteur. On me dépose. Le contact avec cette surface inerte me choque. Je crie, je m’époumone. J’ai peur. Je ne comprends rien. J’ai perdu tous mes repères. J’essaie d’écouter les pulsations, les vibrations qui me rassurent. Trop de lumière. Trop de bruit. Trop d’agitation. Trop …Non ! Non ! Non ! Pas ça ! Pas tout de suite ! Vous ne pouvez pas me faire ça ! Je vous en supplie !
Je crie, je m’époumone.
Rien n’y fait.
Un instrument étincelant et glacé vient de me trancher, me sectionner, me scinder. Je ne suis plus relié au grand tout. Je suis seul.
Seul.
SEUL !
Au milieu de toute cette agitation, la séparation et la solitude s’abattent sur moi. Je pleure, je crie, je m’époumone. Je me sens lourd et faible. Je me sens vulnérable.

De nouveau, on me soulève. Je flotte. En pesanteur. Le vacarme et les néons m’écrasent, m’apeurent.
Je sens, je me ressens, petite chose informe, insignifiante, toute poisseuse et moche. Qu’est-ce qui m’a transformé autant depuis que j’ai quitté mon nid douillet ?

On me dépose de nouveau. Cette fois-ci c’est différent. La surface est douce, et tiède, et moite. Et vibrante. Et vivante. Et il y a la voix. Celle que j’entendais, au loin et au creux de mon nid douillet.
Je cesse de pleurer. Je cesse de crier. Je cesse de m’époumoner.
J’écoute. Je sens. Je ressens. Ces pulsations. Ces vibrations.
Elles s’harmonisent avec les miennes. Je me sens apaisé. Et surtout, je me sens enveloppé. Pas seulement par cette voix ; aussi par une sensation unique, indescriptible.
Cette sensation envahit tout mon être, et toutes les cellules de mon corps. Chacune d’elles se met à vibrer, à rayonner; je suis empli de joie, plein d’assurance, et les cellules de mon corps chantent avec les petites particules roses et vertes qui semblent se multiplier à l’infini.
Je me sens … en vie !
Je me sens sûr et confiant, je me laisse bercer dans cette sensation et cette énergie extraordinaires.

J’ouvre les yeux. Je veux la voir, la voix. Tout est flou. À travers ma vision trouble, je devine un visage. Et un sourire. Oh ! qu’il est magnifique ce sourire. Il est magique aussi. Il fait pousser des arcs-en-ciel dans mon coeur et jaillir des myriades de papillons bleus dans ma tête.
Je cligne des yeux pour tenter de désembuer ma vue. Je vois un regard. Un regard qui me regarde. J’entrouvre la bouche, je suis ébahi. Je pleure, juste une larme, je suis bouleversé.

Je suis tout petit, tout fragile, et dans ces prunelles scintillantes qui me fixent, je vois mon reflet, celui d’un géant invincible.
Dans ces prunelles émeraudes aux éclats d’or, miroite un monde infini de douceurs, de possibles, de magie, de merveilles, tout autour de moi, juste pour moi.
Je fronce les sourcils pour dissiper la brume dans mes yeux et observer ce visage qui se penche un peu plus vers moi. Tout ce qui émane de lui est merveille, chaleur, douceur : c’est ma vibration. Elle m’illumine et me réchauffe, je n’ai plus froid, je n’ai plus peur. La petite chose informe, insignifiante, poisseuse et moche, au contact de ces vibrations, de cette énergie subtile et puissante, généreuse et abondante, se transforme. Je me sens, je suis, la plus belle chose du monde et rien ne peut y changer. Je ne suis pas seul. Même s’ils ont sectionné le lien, je suis toujours relié au grand tout. Le grand tout est partout, il est cette énergie de vie sublime et je peux toujours m’y relier. Il faudra que je m’en souvienne. Pour plus tard. On se sait jamais.

Je fronce un peu plus les sourcils pour me concentrer sur la voix. Elle vient de la nommer, cette énergie grandiose, et quand elle l’a fait, j’ai vu ses yeux humides scintiller comme un phare dans la nuit, j’ai senti mon coeur en expansion jusqu’au cosmos, j’ai senti une larme infime rouler sur ma joue, j’ai senti que j’étais à ma place, encore mieux que dans mon nid douillet.
Je suis tout petit, et fragile, et géant, et invincible. Je suis tout cela à la fois. Je suis dans ses bras et j’écoute sa voix me dire :
« Mon bébé, mon amour. »


©Nathy d’Eurveilher
5 juin 2020.  
Tous droits réservés.

Note : 1 sur 5.