« Bonne nuit ma chérie« .
La bénédiction paternelle achève de plonger la petite fille dans un sommeil serein et la transporte, voyageuse éthérée, vers le pays des rêves. Là, l’enfant retrouve son ami l’albatros qui discute avec le dormeur du val et hume le parfum de la rose éclose au matin. Là, elle voit des rois qui donnent leurs empires, leurs chars et leurs sceptres ; elle voit des gazelles aux attaches célestes qui ont des soleils qui brillent dans leurs yeux. Là, les chats amoureux chantent les sons gutturaux d’un poème étrange, mystérieux portant le nom d’une sirène sur un rocher. Là, ses amis se prénomment Victor, Léopold, Charles, Arthur, Guillaume … et chaque soir, à travers la bouche de son père, ils lui offrent des trésors : les mots.
Au pays des rêves, dans le creux de son coeur et le tréfonds de son âme, la petite fille rêve, fébrile, au jour merveilleux, magique où elle maîtrisera l’alphabet : à son tour, elle pourra lire, et surtout ! elle pourra écrire ! Écrire elle aussi des phrases qui chantent, des mots tels des clés magiques ouvrant les portes et les fenêtres sur des mondes extraordinaires, faits de voyages immobiles et de transports d’émotions.

Du plus loin que je me souvienne, mon désir d’écrire existe.
Parfois, j’éprouve la sensation étrange qu’il me pré-existe. Que le Grand Couturier Céleste prit quelques fibres d’écrivain et les glissa dans le tissage de l’hélice organique de mon être.
Si bien qu’une fois que les pleins et déliés furent devenus mes alliés, ils montèrent vite au grade de mes intimes, m’offrant des heures infinies de lectures avides, et bien des moments passionnés de verve poétique que je m’appliquais, avec tout le sérieux de mes 6 ans, à disséminer aux quatre vents, jolis bouts de papier, toujours colorés, offerts à papa, maman, aux autres gens.
Lorsqu’il était temps de jouer aux poupées avec mes amies, rien n’était plus plaisant pour moi que de transformer le simple jeu en une véritable pièce de théâtre dont je devenais la scénariste, avec la complicité bienveillante de mes camarades.

 

Indescriptible.
Depuis toutes ces années, et alors que je « sais si bien exprimer ma pensée, mes sentiments et émotions à l’écrit » (dixit mon entourage), je n’ai jamais été capable de décrire avec exactitude la sensation puissante, le plaisir transcendental que j’éprouve à créer une histoire, à composer une phrase, à manier les mots.
Je suis une amoureuse des mots.
Ils me fascinent, me transportent, m’émeuvent, me bouleversent, m’enthousiasment, m’enchantent, m’exhortent, m’exaltent.
Je pleure et je ris bien plus avec un livre que devant un film.
Le mot est une pierre précieuse aux cent reflets et mille éclats lorsqu’il est serti dans la prose, ou la phrase juste …. tout comme il peut rester petit caillou insipide s’il n’est pas taillé avec amour et juste abouché à un verbe et une virgule.
Il y a une forme de jouissance en moi qui émerge lorsque je découvre un nouveau mot ou que j’en place un peu usité dans mes compositions.

Pour moi, l’écriture est à la fois musique, peinture et sculpture. N’ayant pas une once de talent dans aucun de ces trois arts, l’écriture m’offre l’illusion lucide d’être une artiste pluri disciplinaire !
Je me délecte dans le son, le chant, le rythme et la vibration d’une phrase bien tournée, d’un paragraphe bien agencé. Je m’extasie devant les couleurs, les reflets et nuances, les ombres et lumières, les reliefs et perspectives d’une expression bien trouvée, d’une description bien menée. Je m’émerveille lorsque le texte prend vie, prend forme, prend corps, que je le ressens, le touche, le caresse, l’embrasse, que l’aplat du mot s’érige dans une nouvelle dimension, quasi charnelle.

Charnel.
Mon désir d’écrire est amplifié par mon rapport charnel à l’acte d’écriture. Le toucher, la caresse, le contact et l’odeur du papier, du carnet. Le frottement, le glissement, le murmure de la bille du stylo ou de la mine du crayon créant matière du néant immaculé.
Ce crayon qui épouse mes doigts avec tant d’ardeur et de fidélité qu’il finit par y imprimer sa marque et sa possession en ma chair – creux et bosse se formant sur mon majeur, métaphore physique et symbolique des hauts et des bas, des joies et douleurs de la création littéraire.
Car si le plaisir d’écrire est puissant, il n’épargne nullement les affres, les tourments, les déchirures, les angoisses, les tortures qu’inflige le processus créatif. Il y a une forme de masochisme dans le désir d’écrire. Un masochisme addictif. Car aux heures et aux jours d’errances et de souffrances à formuler la phrase juste – celle qui me convient – ou à achever ce paragraphe délicat, succèdent lorque j’y réussis, une explosion et un déferlement d’endorphines, de dopamine, de sérotonine qui me mènent à une forme de jouissance proche d’un orgasme… intellectuel.

Depuis « toujours », je suis celle qui invente des contes et conte des histoires.
À l’instar d’Éric-Emmanuel Schmitt, je rêvais, plus tard, d’écrire des contes philosophiques à la Voltaire (!), et aussi des romans, des histoires pour enfants, des pièces de théâtre. Comme lui, il m’arrivait parfois d’écrire « le livre qui me manquait ». Ainsi, ma plume a fait vivre au Club des Cinq une aventure en Afrique, et créé de nouveaux malheurs à Sophie (alors âgée de 8 ans, cela m’avait permis d’exorciser une grosse dispute avec ma meilleure amie Barbara). L’été de mes 13 ans, après avoir boulotté la collection Harlequin de ma grand-mère, j’entrepris de l’enrichir de 3 romans à l’eau de rose inédits … que seule ma grand-mère eut le droit de lire ! Quelques années après, pour m’aider à passer le cap d’un décès brutal que je vivais comme injuste, j’OSAIS me frotter à un de mes auteurs contemporains préférés, et écrire une suite à Oscar et la dame rose.

Petite fille timide, adolescente tourmentée, l’écriture fut pour moi le meilleur moyen pour exprimer mes idées, mes émotions, ma vision du monde, mes préoccupations, ma personnalité. La poésie fut aussi un exutoire salvateur, un outil thérapeutique. Il y a des textes que j’ai partagés, d’autres restés méconnus. L’écriture me permettait de m’ouvrir sur l’extérieur tout en explorant mon intériorité.
L’écriture et le désir d’écrire font partie de moi. Je prends conscience aujourd’hui, après les avoir mis en sommeil et bâillonnés cette dernière décennie, que l’écriture n’est pas accessoire, elle n’est pas un « passe-temps ». Pour moi, elle procède de la nécessité. Sans elle, je ne suis pas en équilibre, mon centre de gravité est désaxé, je ne suis pas reliée à mon TOUT. Sans elle, c’est une part de moi et une partie de ma pensée que je mutile.

Ma pensée est à la fois complexe et foisonnante.
Écrire me permet de l’exprimer sans avoir à monopoliser la parole pendant des heures au cours d’une discussion ! Ce que je ne me permets pas car j’apprécie profondément recueillir les points de vue et apports de l’autre, échanger, partager, débattre. Complexe et foisonnante à la fois est ma pensée. Au point que j’ai ce travers – notamment dans mes premiers jets – de faire des phrases qui s’étendent sur dix à douze lignes, riches de ponctuations comme autant de petits coups du pinceau impressionniste … nuances, matières, circonvolutions, détails et profondeurs. Pendant mes années de collégienne et de lycéenne, quand venait le moment de la rédaction ou de la dissertation, mes professeurs successifs donnaient la consigne « deux pages minimum », puis, immanquablement se retournaient vers moi « Mademoiselle d’Eurveilher, 8 pages maximum, sinon je ne corrige pas » … Mesure restrictive devenue nécessaire pour eux après avoir reçu mes deux ou trois premiers devoirs épais de trois à quatre copies doubles. (Et ça n’a guère changé, puisque pour l’exercice présent, je présume qu’une demie page aurait suffit et que j’arrive presqu’au bout de la troisième…)

J’ai le besoin fondamental de transmettre, partager, éveiller, enseigner.
Même très jeune, il fallait que mes écrits offrent un éveil, une prise de conscience ou une réflexion, ou qu’ils permettent d’apprendre quelque chose, aussi bien à moi-même qu’à mon lecteur – ne serait-ce qu’un mot inusuel. L’écriture nourrit la curiosité et la découverte, fait grandir l’esprit, les possibles et les êtres.

J’ai le besoin existentiel d’offrir du bien-être, de la joie, de l’émerveillement, de l’enthousiasme à ceux qui m’entourent.
J’ai le souvenir très précis de ce moment où, à 9 ans, je me suis dit « Un jour, je remporterai le prix Goncourt ». Mais bien plus fort que le prestige d’une hypothétique récompense littéraire internationale, ce qui me fait vibrer au plus profond de mon être, ma meilleure gratification, ma reconnaissance supérieure, ce sont les réactions et les émotions de mes lecteurs.

Lorsqu’ils me parlent de la beauté du texte, qu’ils me confient l’émotion qu’ils ont ressentie, combien le texte les a touchés, interpellés, interrogés, fait rire, choquer, sourire, pleurer. Lorsqu’ils me disent qu’ils ont appris telle ou telle chose, pris conscience de tel autre élément, que je les ai faits voyager, transportés dans l’imaginaire, qu’ils se sont évadés, ou que simplement, ça leur a fait du bien, même une fraction d’instant.
Lorsque j’ai l’occasion d’observer mon lecteur au cours de sa lecture, c’est un moment si privilégié : quand je peux voir ses yeux s’arrondir, son souffle ralentir ou se suspendre au détour d’une virgule, son expression faciale se détendre ou se crisper, les réflexions ou les émotions dessiner mille nuances sur les traits de son visage ; quand j’assiste au sourire qui s’esquisse, au rire qui éclate, au regard qui se mouille ou qui s’évade vers un horizon d’ailleurs, au sursaut ou à la moue, à tout sauf l’indifférence ; quand à la fin de la lecture, le lecteur relève la tête avec un sentiment de plaisir, de satisfaction, de paix ou d’exaltation, que ça le pousse à se questionner, lui donne envie de creuser, lui donne envie de partager ou simplement de savourer le tout en silence. Oui, voilà ma gratification suprême, celle qui nourrit mon âme et la rend débordante de gratitude.

Et puis, raconter une histoire, c’est plonger au coeur de l’essence humaine, c’est perpétuer cette tradition plurimillénaire inscrite dans le génome de l’espèce Homo et qui rassemble tous les peuples et toutes les époques, sans exception.
Raconter une histoire, en vers ou en prose, c’est toucher du doigt l’âme de l’autre, son propre coeur et le souffle de l’Univers.
Raconter une histoire, c’est ouvrir les portes de mondes infinis, c’est libérer l’imaginaire, c’est parfois aussi offrir une catharsis, c’est changer des vies imperceptiblement ou radicalement, c’est créer du lien et des liens, c’est porter une part d’éternité éphémère.

J’ai le besoin viscéral de véhiculer la Vie !

Écrire, c’est créer. C’est engendrer une matière vivante et vibrante à travers les personnages, les intrigues, les récits. Partager mes écrits, les diffuser auprès de ceux qui les accueillent, c’est propager cette vie, et c’est transmettre un peu de moi aux autres. Alors, pour moi qui n’aurai pas d’enfant dans cette vie-ci, écrire – et publier ! -, c’est laisser un héritage, une marque, une empreinte qui portent mon ADN, mon amour, mes larmes et ma sueur, aussi humbles soient-ils.
Mon désir d’écrire ne repose pas sur un simple désir ; il puise sa force dans mes trois besoins essentiels pour une vie accomplie.

Las ! Des essais hasardeux aux proses flamboyantes, des petits poèmes griffonés aux nouvelles achevées, il ne reste plus grand-chose de mes écrits des trois dernières décennies. Si certains carnets furent subtilisés par les aléas de mes pérégrinations nomades et d’autres partis littéralement en fumée dans des accidents de la vie ; beaucoup, nombreux furent les injustes et regrettables – et regrettées – victimes des mes crises de doute, de mes transes d’auto-dévalorisation impitoyables ou de ma quête perfectionniste destructrice. Jetés, mis aux ordures, et parfois même – sacrilège ! – brûlés comme expiation de mon péché d’orgueil.

Et cependant ! Aucun de ces autodafé n’a réussi à réduire en cendres mon désir brûlant d’écrire. Et avec la crise de ma quarantaine, l’ardeur du brasier se ravive et vient illuminer une vérité et une nécessité : ne pas écrire serait commettre un péché de trahison de mon âme ; et le temps est venu pour moi d’embrasser à bras le coeur – et l’assumer enfin ! – une de mes vocations dans cette vie présente : ÊTRE ÉCRIVAIN.

 

 

Nathy d’Eurveilher
14 mai 2020.