Comment naissent les poèmes

Vendredi, 18h47. À la table du souper, mon mari me pose cette question : « Comment te viennent tes poèmes ? ».
Je sens que la question est sérieuse. Comme le bœuf aux petits pois dans nos assiettes, cette interrogation a mijoté en lui longuement. Certainement depuis notre premier café du matin, au moment où je lui ai récité le poème que j’avais composé la veille sous la couette juste avant de m’endormir. Je me dois donc de ne pas bâcler la réponse avec un « je ne sais pas, ça arrive comme ça. », d’autant qu’il enchaîne :
⏤ Comment ça marche ? Qu’est-ce qui se passe en toi quand tu as une idée ? Et comment elles apparaissent tes idées de poèmes ?
Je mastique consciencieusement ma bouchée, bois une gorgée de Pinot noir, et plonge dans le regard attentif de mon mari pour tenter de lui expliquer.

 

L’Inspiration, ce souffle créateur.

 

Je ne suis pas toujours capable de créer de la poésie – au sens où je pratique cet art. Je suis restée très traditionaliste (certains diraient même extrêmement rétrograde) dans mon approche de la poésie (celle que j’écris du moins), puisque pour moi elle se doit d’être composée en rimes. Dans mon berceau, c’étaient davantage des poèmes de Verlaine, Rimbaud, Hugo, Senghor, Lamartine, Baudelaire et Apollinaire que des comptines qui accompagnaient le passage du marchand de sable, et je suis restée très amoureuse des textes en rimes.

Je ne suis pas toujours capable de créer de la poésie, car elle requiert en moi une disposition d’esprit particulière à laquelle mon cerveau surmené ne parvient pas à accéder sur commande. La poésie, c’est donc pour moi toujours une surprise, un moment de grâce et je le savoure comme la meilleure des pâtisseries ou la plus jolie vue d’une randonnée.

L’inspiration, ce souffle créateur qui activera le bouton de ma disposition poétique, peut prendre matière de bien des sources : un paysage, un souvenir, la lumière dans le ciel, un geste ou une scène anodine, un sentiment, et aussi une phrase, un mot … ou encore un défi.

Lorsque l’impulsion titille à la fois mes ventricules et mes synapses, j’ai impérativement besoin de me figer afin de me placer en posture contemplative.
Adolescente, j’aimais beaucoup la série télé « Sabrina l’apprentie sorcière » parce que je rêvais de disposer de son pouvoir magique d’arrêter le temps et le mouvement. En fait, c’est ce qu’il se passe au moment précis où je décide d’accueillir l’inspiration poétique (Et bien des embryons de poèmes ont malheureusement été avortés dans ma tête, faute d’avoir usé de mon pouvoir « Sabrina » à cet instant-là).

Cependant, mon environnement est primordial dans ce processus : j’ai besoin de … Nature.
Je vais donc vivre deux cas de figure distincts pour réussir à aboutir à la création d’un poème. Le premier me place en situation d’immersion complète dans la scène et le paysage ; le second me plonge dans un état de contemplation intérieure grâce à un support fort célèbre.

image de Alexeg84 – istockphoto

Immersion à cinq sens

Lorsque l’impulsion créatrice me vient en admirant un paysage ou en assistant à une scène en extérieur, je vais tout simplement m’arrêter, et dans ma tête je vais peser sur le bouton « Pause » pour capter l’essence de ce décor. J’inspire, j’expire, je respire, je sens, je ressens, j’écoute, j’entends, j’observe, je regarde, je scrute, je mobilise quatre à cinq de mes sens et je pénètre toute entière dans le paysage ou la scène pour qu’il ou elle s’incruste en moi, me pénètre à son tour. C’est un mouvement, un échange. Nous fusionnons et cependant, une infime partie de moi, la partie subtile, va demeurer extérieure à tout cela et « se contenter » avec beaucoup de tact, de finesse et d’adresse de capter tous ces fluides et surtout les mots qui apparaissent alors dans l’espace intime et invisible créé par ce mouvement.

Pour mon poème Les Passants, j’ai dû rester une grosse vingtaine de minutes, carrément assise au milieu du trottoir devant cette tulipe rouge qui m’inspira sur le champ.
Mon (merveilleux) mari a bien de la patience dans ces situations-là, qu’il accepte de m’attendre un (long) moment pour me permettre de griffonner sur mon carnet. Heureusement qu’il n’est pas qu’amoureux de moi, mais des mots aussi !

Parfois, un long temps d’arrêt n’est pas envisageable ; je me contente de quelques minutes de cette immersion à quatre ou cinq sens et je prends une photo de la scène. Plus tard, de retour chez moi je place la photo en face de moi et me projette dans mes perceptions enregistrées un peu plus tôt dans la journée : le processus de création reprend comme si j’étais encore physiquement dans le paysage.
C’est de cette manière que j’ai composé le poème Printemps au Marais. Au cours de notre randonnée, j’ai écrit trois vers sur place, pris la photo puis achevé le poème chez moi dans la soirée.

Lorsque j’ai besoin de composer des rimes autour d’un sentiment ou bien d’une émotion, dans l’idéal, j’irai me trouver un coin de paysage, avec une vue dégagée et de l’eau qui coule à mes pieds ; ou bien au creux d’un arbre assise entre ses racines et l’herbe chatouillant mes orteils.

Cependant, dans le second cas de figure, la source d’inspiration ou le contexte sera différent et ne me permettra pas de me connecter directement — et à tout du moins physiquement — à la nature. Ce n’est pas pour autant que le processus créatif fera long feu : j’ai mis au point une astucieuse parade que mon amour pour Salvador Dali m’a inspirée.


Image : Lerkrat Tangsri - Pixabay

 

Contemplation intérieure

Parfois, c’est une conversation que je surprends dans un café, un article que je lis dans un magazine ou sur un blog, une publication Instagram ou une affiche publicitaire qui stimuleront mon inspiration. Celle-ci se déclenchera avec un mot ou une phrase, et hop les rouages se mettent en branle. Mais que faire quand à ce moment-là je n’ai pas la possibilité de me précipiter au bord de l’eau ou de courir au bois ? Il pleut à boire debout dehors, il neige et le thermomètre affiche moins vingt degrés (Celcius !), il est onze heures et demie en pleine nuit, ou j’ai la sensation que le temps de marcher jusqu’au parc et l’idée aura filé dans la tête de la voisine.
Autant de situations où mon immersion en nature est impossible à concrétiser. C’est là que je recours à ma technique de contemplation intérieure. Car au bout du compte, tout le phénomène que je t’ai décrit dans le paragraphe précédent n’est rien d’autre qu’une forme de méditation contemplative grandeur nature. Je vais donc la reproduire, mais cette fois-ci à partir du salon de thé où je déguste un Roïboos (qui finira immanquablement froid), de mon canapé avec mon chien Pablo affalé sur moi, ou même de mon lit enveloppée sous ma couette.

Nul besoin d’avoir les yeux fermés et la position du lotus (que je suis tout à fait incapable de réaliser !) pour entrer en état de méditation. Il me suffit de me projeter mentalement à l’intérieur de moi et de me couper du reste du monde. Alors, généralement, je prends une précaution indispensable : je préviens mon mari ! Oui, parce que de l’extérieur, rien ne montre que je suis en plein travail de création poétique : on peut juste penser que je rêvasse en mode feignasse alors que ça bosse dur ! Imagine qu’il arrive à cet instant précis : « Mia Bella, qu’as-tu prévu pour le dîner ce soir ? ». Schplang ! Raaaaahhhhhhh ! C’est pire que si ton conjoint prend la télécommande de la TV pour mettre le match de foot juste au moment où tu regardes pour la première fois le combat entre Kylo Ren et Han Solo.* Nannnnnnnnn ! À la différence près que toi, tu peux toujours te refaire la scène où le père va (Stop ! Spoiler !) alors que moi, si mon émission est interrompue, j’ai 90 % de chance de ne plus pouvoir m’y remettre. Donc, mon mari est prévenu : do not disturb !

Ensuite, c’est là que le meilleur arrive et très honnêtement, je dois te dire que j’adore cette sensation : je m’imagine accoudée à une fenêtre, à regarder le paysage d’un fleuve qui s’écoule paisiblement, la rive en face de moi dessinant des courbes alanguies sur un ciel bleu. Là, je prends mon matériel poétique : l’idée, les quelques mots, les bribes de sensations premières, je les place dans un petit voilier, et je laisse celui-ci voguer sur le fleuve. Et j’observe. Je contemple son voyage, je m’imprègne des images qui apparaissent, je regarde où il m’emmène.

Mais en quoi cela concerne-t-il Dali ? te demandes-tu.
Et bien, pour te révéler mon secret, c’est un de ses plus fameux tableaux qui sert de support à ma méditation contemplative : Jeune fille à la fenêtre. C’est très précisément cette scène que je vis : je suis à la place d’Ana Maria — la sœur de Dali représentée sur le tableau — et c’est dans le petit voilier blanc à l’horizon que je dépose mon matériel poétique. Je me sens toujours parfaitement bien dans ce décor, et je l’utilise exclusivement pour créer de la poésie.
À cette fenêtre, observant mon voilier au loin, je vois et je ressens des sons, des rythmes, la musicalité des phrases, des sensations physiques, des impressions subtiles, les contours d’une histoire qui se dessinent tels un phare… et je me baigne dans cette contemplation intérieure, jusqu’à ce que les mots se révèlent.

© Salvador Dalí, Fundació Gala-Salvador Dalí, Figueres, 2004

Dresseur de fauves et fileuse de soie.

Les mots émergent avec timidité ou surgissent avec spontanéité et là, je me mets dans un rôle à mi-chemin du dresseur de fauves et de la fileuse de soie.

Les mots, il s’agit de les amadouer, de les dresser pour qu’ils acceptent de se plier à votre intention de poète ; parfois au lieu de les apprivoiser en alliés dociles, ils se rebellent et c’est vous qu’ils baladent par le bout du nez, vous menant sur des chemins insoupçonnés. (C’est ce que j’ai vécu avec le poème « J’ai caressé du bout des doigts »). Et en même temps que le dompteur œuvre, la fileuse accueille les mots domestiqués pour les agencer, les tisser, les broder avec la plus grande délicatesse, car tels un fil de soie sur le métier, ils peuvent se briser, s’évanouir, s’évaporer, en un clignement d’œil vous laisser avec une mélodie inachevée. Que ce soit quand je suis le dresseur de fauves ou la fileuse de soie, mes meilleurs outils sont les sensations. Pour moi, les sensations sont au cœur du processus poétique et si elles ne m’habitent pas comme la chenille sa chrysalide, si elles ne m’habillent pas aussi étroitement qu’un justaucorps et aussi amplement qu’un manteau d’hiver, alors je n’y peux rien : le vers me fuit, la rime m’échappe.

Composer un poème nécessite de moi une disponibilité totale de mon être, charnel et intellectuel.

Tu comprends maintenant pourquoi je ne suis pas toujours capable de créer de la poésie. Cela pourrait me frustrer, que nenni. J’accueille chaque poème, aussi modeste soit-il, comme un cadeau magnifique que l’Univers m’accorde et c’est pourquoi j’ai tant à cœur de le partager avec toi, ami.e lecteur/ lectrice.

De ma plume à ton cœur,
Nathy.

* Mes excuses si tu n’es pas fan de la saga Star Wars, mais je te fais confiance pour comprendre l’idée générale.

 


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