« Écrire. Effacer. Ré-écrire »
Cette phrase de Marguerite Duras résume en trois mots le véritable travail de l’écrivain. Ce travail ne consiste pas à écrire, mais surtout et essentiellement à ré-écrire. Encore. Et encore.
Et entre chaque phase d’écriture, il y a de la patience et de la maturation, comme pour un bon vin ou un excellent fromage.

Une fois que l’écrivain.e a validé l’idée de son récit et qu’il en a établi le plan, plus ou moins détaillé selon les types d’écrivains, sa première phase d’écriture consiste en ce que l’on appelle « le premier jet ».

Aujourd’hui, je vais te dévoiler quelques facettes de mon travail d’écrivaine, en prenant l’exemple d’un extrait du chapitre quatre de Les cinq vies d’un renard glouton.
Alors, si tu ne l’as pas encore lu, attention : divulgâchage !

Le premier jet pour moi, c’est la motte de glaise du potier. Le potier va commencer par façonner grossièrement ce matériau brut pour lui donner la forme générale de sa future poterie. Ce n’est en aucun cas, l’œuvre finale.

Le travail de ré-écriture est très exigeant et se déroule en plusieurs phases, chacune alterne avec des périodes de « séchage » ou de « décantage », c’est-à-dire des périodes allant de quelques jours à plusieurs semaines où je vais mettre de côté mon manuscrit sans y toucher.

À chaque fois que je le reprends après une période de pause, j’essaie de le lire avec des yeux neufs pour traquer ce qui ne va pas ou ce qui peut encore être amélioré.

Au départ, la ré-écriture va s’attaquer à de gros morceaux : supprimer un paragraphe ou un chapitre entier, réorganiser les sections, retravailler une scène ou un personnage, réviser le rythme du récit, etc. Enlever, ajouter, supprimer, préciser, réorganiser.

Dans la toute première version de l’histoire de Roselito qui s’appelait alors « La folle aventure de Rosalie », le passage dans lequel notre renard se fait piéger par les blaireaux n’existait pas. Voici à quoi cela ressemblait :

Et tout à sa colère, Roselito ne prend pas garde à l’avertissement des mésanges.
N’ayant plus que le trésor en tête, l’imaginant comme une immense tanière qui se remplit d’une montagne de mets chaque matin et cela sans fin, Rosalie reprend son chemin, faisant tournoyer ses neuf queues de plus belle, filant à vive allure sur sa trottinette, ses fleurs roses se trémoussant dans leurs paniers et sa casserole dodelinant sur son sac à dos. 
 Elle quitte la forêt et pénètre dans un paysage sans horizon, si blanc qu’on dirait qu’elle se perd dans une immense plaine de crème chantilly parsemée de glaçons géants.

Lorsque j’ai repris le manuscrit, j’ai choisi de corser les aventures de notre renard et la simple phrase « elle quitte la forêt » est devenue une des scènes importantes du récit. La voici :

Et tout à sa colère, Roselito ne prend pas garde à l’avertissement des mésanges.

Un soir, après avoir passé une grande partie de sa journée à se délecter des pilons de dix poulets qu’il a chapardés dans une ferme, Roselito décide d’aller dormir dans un bois. À la lisière de la forêt, tandis que la jeune nuit coule ses ombres noires sur le paysage, le renard frissonne. Il sent une présence menaçante, et devine derrière les taillis une dizaine d’yeux malveillants qui l’entoure. Roselito se faufile dans les fourrés pour leur échapper. Non, non, ce n’est pas un froussard, mais tout de même, ils sont trop nombreux pour lui tout seul, et comme le petit renard est intelligent, il sait aussi faire preuve de prudence quand c’est nécessaire. Mais les yeux sombres ne le laissent pas en paix. Ils continuent de l’entourer, l’obligeant à faire des détours, et Roselito sent la menace grandir. Il se dit qu’il est pris dans un traquenard, il cherche à comprendre pourquoi et comment s’en sortir. Les silhouettes noir et blanc se rapprochent, et puis Roselito reconnait enfin cette odeur qui l’enveloppe maintenant et lui donne envie de vomir de peur : des blaireaux !!! Il se met à galoper le plus vite possible, mais les blaireaux sont doués pour la course-poursuite et ils barrent son chemin, comme pour le mener vers un endroit précis. Roselito n’a aucune échappatoire* et au moment où il s’apprête à leur faire face : grrrrouchhhhh ! Il dégringole dans un terrier profond, et les cris stridents des blaireaux au-dessus de lui accompagnent sa chute. Il est tombé dans un piège et les voix de ses poursuivants résonnent contre les parois du puits de terre :
– Bien fait pour lui, ça lui apprendra à être si égoïste et tout gaspiller !
– Bon débarras ! Nous allons pouvoir manger en paix.
– Finie la calamité et la misère, nous retrouverons le partage et la prospérité !
Roselito a à peine le temps de prendre conscience de ces paroles, que sa chute de plus de cinq mètres de profondeur prend fin lorsqu’il frappe violemment le sol, et perd connaissance.
Et toi, que penses-tu de l’attitude des blaireaux à l’égard de Roselito ?

                                                                            *
Étourdi, endolori, et très triste d’avoir ressenti toute la haine des blaireaux, Roselito se redresse et sert sa trottinette contre lui. Dans la pénombre, ses yeux s’acclimatent* et il ramasse avec douceur quelques-unes de ses fleurs éparpillées puis les replace dans ses paniers d’osier. Impossible pour lui de remonter par le puits au-dessus de sa tête. Il remarque un tunnel annexe, typique des constructions des blaireaux. Le tunnel est étroit, mais il sera capable de s’y faufiler en trainant sa trottinette derrière lui. Il espère juste ne pas faire d’autres mauvaises rencontres.
La lune est perchée haut dans le ciel lorsque Roselito se retrouve à l’air libre. Il soupire de soulagement, le coeur encore palpitant et le chagrin bien lourd. Il s’ébroue, puis brosse son pelage. Ô sapristi ! Il lui manque une queue ! Dans sa chute, il a perdu une vie ! Le petit renard en est fort déboussolé. Pour se changer les idées, il reprend sa carte au trésor, étudie les étoiles dans le ciel pour retrouver sa position, puis trace son nouveau chemin.
                                                                          *
N’ayant plus que le trésor en tête, l’imaginant comme une immense tanière, une tanière magique qui se remplit d’une montagne de mets chaque matin et cela sans fin, Roselito reprend son voyage.

J’effectue ce premier round de réécriture en plusieurs fois, et ensuite je soumets mon manuscrit à la bêta-lecture.

La bêta-lecture consiste à confier son manuscrit non définitif à un groupe de lecteurs qui analyseront le récit et répondront à un questionnaire. Cela va me permettre de savoir quels sont les meilleurs atouts du récit et quels sont les éléments de l’intrigue et des personnages que le lecteur ne comprend pas ou trouve incohérent. Le bêta-lecteur va également m’indiquer s’il trouve qu’il y a des longueurs dans le texte ou au contraire des passages qui ne sont pas assez développés.

Mon deuxième round de réécritures (tu remarques que je mets un « s » à réécritures) s’effectue une fois que j’ai compulsé tous les compte-rendus de bêta-lecture et que j’ai choisi parmi tous les commentaires des bêta-lecteurs ceux que je vais prendre en compte et ceux que je vais mettre de côté. C’est un exercice important qui doit être effectué à tête reposée et surtout en mettant son ego d’auteure de côté. Lol !

Pour Les cinq vies d’un renard glouton, j’avais une équipe de bêta-lecteurs mixte composée d’adultes et d’enfants. Plusieurs des enfants m’ont signalé qu’ils n’avaient pas tout de suite compris que Roselito avait perdu une vie au cours de sa chute au fond du puits. J’ai donc ré-écrit cette partie de la scène pour améliorer la compréhension. Par ailleurs, une des bêta-lectrice m’avait dit qu’elle ne comprenait pas pourquoi Roselito n’était pas remonté par le puits ; il fallait donc que je précise cela dans mon récit. Voici ce que cela a donné :

Roselito a à peine le temps de prendre conscience de ces paroles, que sa chute de plus de cinq mètres de profondeur prend fin lorsqu’il frappe violemment le sol, et perd connaissance.
Et toi, que penses-tu de l’attitude des blaireaux à l’égard de Roselito ?
*
Aplati sur le sol humide, les yeux encore fermés, Roselito ressent l’étrange sensation de revenir d’un autre monde. Étourdi, endolori, et très triste d’avoir ressenti toute la haine des blaireaux, notre renard se redresse et sert sa trottinette contre lui. Dans la pénombre, ses yeux s’acclimatent* et il ramasse avec douceur quelques-unes de ses fleurs éparpillées puis les replace dans ses paniers d’osier. Impossible pour lui de remonter par le puits au-dessus de sa tête. Sa profondeur indique clairement que les blaireaux voulaient sa mort, Roselito en tremble d’effroi. Il se secoue pour remettre ses idées en place et remarque un tunnel annexe, typique des constructions des blaireaux. Le tunnel est étroit, mais il sera capable de s’y faufiler en traînant sa trottinette derrière lui. Il espère juste ne pas faire d’autres mauvaises rencontres.
La lune est perchée haut dans le ciel lorsque Roselito se retrouve à l’air libre. Il soupire de soulagement, le cœur encore palpitant et le chagrin bien lourd. Il s’ébroue, puis brosse son pelage. Ô sapristi ! Il lui manque une queue ! Dans sa chute, il a perdu une vie mais les blaireaux ignoraient que les cinq queues de Roselito ne sont pas une simple curiosité esthétique. Le petit renard en est fort déboussolé. Pour se changer les idées, il reprend sa carte au trésor, étudie les étoiles dans le ciel pour retrouver sa position, puis trace son nouveau chemin.

Ensuite, dans certains cas de figure, il se peut que je soumette la nouvelle version à relecture à un ou deux bêta-lecteurs pour valider les changements.
Dans tous les cas, je vais laisser de nouveau reposer mon texte un certain temps, puis le relire avec du recul (mais à ce stade, cela devient de plus en plus difficile d’avoir du recul car cela fait des dizaines et des dizaines de fois que je lis mon récit !), et je vais effectuer quelques dernières passes de réécritures. Cette fois-ci, cela va porter exclusivement sur du fignolage, c’est-à-dire sur des petits détails : le placement d’une virgule ou d’un point, le changement d’un mot ou d’un adjectif … ce n’est pas pour rien que l’on me traite de perfectionniste. Ha ha ha !

Toujours dans ce même extrait, voici la toute dernière réécriture que j’ai faite sur les morceaux de phrases précédemment surlignés en bleu.

À peine Roselito prend-il conscience de ces paroles, que sa chute de plus de cinq mètres de profondeur s’achève lorsqu’il frappe violemment le sol : le renard perd connaissance.
Et toi, que penses-tu de l’attitude des blaireaux à l’égard de Roselito ?
*
Aplati sur le sol humide, les yeux encore fermés, Roselito ressent l’étrange sensation de revenir d’un autre monde. Étourdi, endolori, et très triste d’avoir ressenti toute la haine des blaireaux, notre renard se redresse et sert sa trottinette contre lui. Au fond du trou, ses yeux s’habituent à la pénombre et il ramasse avec douceur quelques-unes de ses fleurs éparpillées puis les replace dans ses paniers d’osier. Impossible pour lui de remonter par le puits au-dessus de sa tête. Sa profondeur indique clairement que les blaireaux voulaient sa mort : Roselito en tremble d’effroi. Il se secoue pour remettre ses idées en place et remarque un tunnel annexe, typique des constructions des blaireaux. Le tunnel est étroit, mais il sera capable de s’y faufiler en traînant sa trottinette derrière lui. Il espère juste ne pas faire d’autres mauvaises rencontres.
La lune est perchée haut dans le ciel lorsque Roselito se retrouve à l’air libre. Il soupire de soulagement, le cœur encore palpitant et le chagrin bien lourd. Il s’ébroue, puis brosse son pelage. Ô sapristi ! Il lui manque une queue ! Dans sa chute, il a perdu une vie : les blaireaux ont réussi leur coup ! Ils ignoraient juste que les cinq queues de Roselito ne sont pas une simple curiosité esthétique. Le petit renard en est fort déboussolé. Pour se changer les idées, il reprend sa carte au trésor, étudie les étoiles dans le ciel pour retrouver sa position, puis trace son nouveau chemin.

Ainsi, tu le vois, le métier d’écrivain ne demande pas seulement de posséder une bonne imagination et des techniques d’écriture ; il réclame aussi beaucoup de patience et de soins pour les détails. Tout comme le potier va utiliser des instruments de précisions pour sculpter des décors sur un vase, l’écrivain doit savoir se servir des mots, de la grammaire et de la ponctuation comme autant d’instruments de précision, pour augmenter le plaisir de lecture.

J’espère que Les cinq vies d’un renard glouton aura réussi sa mission : celle de t’offrir ce plaisir et d’avoir fait briller tes yeux quelques instants.

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