Les mots suivis d’une astérisque sont traduits dans un glossaire en-dessous du texte. Bonne lecture !


Dans le garde-manger de la cuisine.
– Tiens ?! Tes voisines sont parties ?
– Tu parles des demoiselles Fettuccine ? Oui, elles nous ont quitté ce midi. La Madone est venue les chercher. Ce ne sont pas les seules à avoir fait le grand voyage. Regarde à l’étage au-dessus : la famille Pomodori*, idem !
– Les Pomodori de la branche des Freschi* ou du clan des Scolata* ?
– Scolata. Des deux boîtes de tomates en dés, plus aucune n’est là.
– C’était pour quoi, cette fois-ci ?
– Flavio, et les petits-fils. Elle leur a préparé leur plat préféré. Et ça a mis un sacré rafut chez les collègues Pasta, parce qu’elle a boudé les Penne au profit des Fettuccine.
– J’y crois pas ! Elle ne fait jamais ça ! La sauce all ‘arrabbiata, c’est avec les Penne ou rien ! Qu’est-ce qui lui est passé par la tête ?
– Hé …. Elle a dit que les Penne n’étaient pas assez nombreux.
– Pas assez nombreux ? Mais il lui en fallait combien ?
– Un kilo.
– Ah oui … c’est vrai que les nipoti* ont bon appétit.
– Oui, mais ce n’est pas la seule folie qu’elle a commise !
– Vraiment ? … Hummm … pas pour rien qu’on l’appelle La Madone … Raconte, raconte !
– Ça avait bien commencé, pourtant. Les deux oignons blancs s’étaient vite transformés en brunoise et s’étaient jetés avec enthousiasme dans la marmite chaude pour se baigner dans le ruisseau d’huile d’olive. Ils y revenaient encore et encore, jusqu’à en devenir translucides et fondants. Là, ces coquins ont appelé leurs camarades.
– Les Aglio* et les Pecorino* ! Faut toujours qu’ils soient de mêche, ceux-là !
– Si ! Et voilà que quatre gousses d’ail pilées et deux cuillères à café de flocons de piment fort viennent, à leur tout, se faire touiller les parfums dans l’huile d’olive. C’était la festa* là-dedans ! Mais ça n’a pas duré longtemps, à peine une minute. Là, le vino blanco est venu déglacer leurs ardeurs et allonger leur humeur. Mais devine quoi ?
– Quoi ?
– Nouvelle trahison de la Madone ! Elle qui ne jure que sur le Verdicchio* pour ses Pasta all’arrabbiata, cette fois-ci, c’est le Pinot Grigio* qui a obtenu ses faveurs.
– Ah ah ! Si on parle du Venezia Giulia 2011, je soupçonne qu’elle en a profité pour s’offrir un plaisir tout en façonnant son oeuvre culinaire.
– Hai ragione* ! Tu as raison, c’est ce qui a dû se passer : une demie tasse dans la marmite et un grand verre dans son gosier !
– N’empêche, susceptibles comme ils sont les Verdiccio dei Castelli di Jesi – avec un nom pareil, pas étonnant, tu m’diras ! – ils ont dû être furieux jusqu’à la lie, et adresser une bonne mise en garde aux Pinot Grigio.
– Certain ! Mais laisse-moi finir, tu n’es pas au bout de tes surprises. Donc là, les camarades oignons, ail et piment se font leur séance de jacuzzi à petits bouillons dans le vino blanco : ah … ils en ont tant profité que le vino s’est concentré et réduit de moitié.
– C’est à ce moment que les Pomodori entrent en scène, je présume.
– Si, allez hop ! les voici, les tomates en boîtes ajoutées à la marmite, et le sel et le poivre ne sont pas oubliés. Comme à son habitude, la Madone ne peut s’empêcher d’y mettre aussi sa petite cuillerée de sucre ! Tssss !
– Sur ce point, je la soutiens. Les Pomodori ont certes une personnalité chaleureuse et flamboyante, mais elles sont aussi un brin acides. Alors que dès qu’elles chantent avec le zucchero, elles deviennent comme une madre dolcissima* !
– Bene, bene, ma … elles n’ont pas chanté longtemps ce midi dans la marmite, seulement une dizaine de minutes.
– Surprenant !
– Pas tant. Flavio et les garçons se sont invités à la dernière minute.
– Je vois. Pas de stravaganza* avec les Fettuccine ?
– Non, elle leur a fait prendre leur bain bouillant au gros sel jusqu’à ce que les demoiselles soient al dente. Mais c’est en sortant du bain et en s’égouttant dans la passoire qu’un nouveau rebondissement a eu lieu …
– Encore ? raconte ! raconte !
– Tandis que la Madone les plongeait dans la sauce all’arrabiata, les demoiselles Fettuccine lui ont soufflé d’éconduire il signor Parmigiano Regiano, qui devait les rejoindre au Bal des Saveurs ! Et elles lui ont demandé d’inviter à la place … Donna Mozzarella di Buffala !
– Incredibile* !
– Et la Madone a cédé à leur caprice ! Elle les a installées, les demoiselles Fettuccine avec leur parure rouge arrabbiata, dans les Royal Tolagna*.
– Les assiettes en porcelaine bleue ?! C’était pas jour de fête pourtant.
– Arrête de m’interrompre, veux-tu ?!
– Scuza, continua.
– Les Fettuccine pensaient être les stars dans les Royal Tolagna … mais quelle idée d’avoir convié les divas ! La Madone a pris chacune des cinq Mozza di Buffala et les a déposées tour à tour au centre et au sommet de chaque assiette. Les demoiselles Fettuccine dans leur robe arrabiata n’étaient plus que des faire-valoir. Et il a fallu que la Madone aggrave la situation.
– Comment ça ?
– Olio d’Oliva*. Une cuillère à café sur chaque Mozza : un filet d’or pour parure … tu aurais vu combien ça a sublimé leur teint d’albâtre … Et c’est là que le Cavaliere Balsamico a fait son apparition.
– Ce vinaigre snob et séducteur aux manières doucereuses, pffffff !
– Si, lui-même ! Les demoiselles Fettuccine étaient en émoi, mais il n’eût d’attention que pour Donna Mozzarella, sur laquelle il s’est déposé d’un trait, tout en délicatesse, une vraie caresse. Les Fettuccine étaient si jalouses que la Madone a fait appel au triumvirat des Basilico, et elle a déposé trois feuilles parfumées sur les pasta, au pied de la Mozza.
– Cela a suffit pour calmer l’ire des Fettuccine ?
– Claro. Elles se sont senties comme des princesses serties d’un diadème d’émeraudes. Ainsi, quand la Madone a servi les assiettes, tout était harmonie.
– Je vois … et Flavio et les nipoti, ils en ont dit quoi ?
– Quoi ?! Tu veux me dire que tu n’as pas entendu leurs exclamations et embrassades, ce midi ? Je les entends encore, moi, leurs éclats de voix :
 » Cara Mamma ! Cara Nonna* ! Il tuo piatto é una perfezione ! Una delizia d’amore !« 
– Un plat qui est une perfection, un délice d’amour … On rêve tous d’une fin pareille.


©Nathy d’Eurveilher, 26 mai 2020.
Tous droits réservés.


Glossaire :
Pomodori : tomates
Freschi : fraîches
Scolata : boîtes
Nipoti : petits-fils, au pluriel. Nipote, pour le singulier.
Aglio : ail
Pecorino : piment
Festa : fête
Verdicchio et Pinot Grigio : deux cépages de vin blanc italien
Hai ragione : tu as raison
Madre dolcissima : mère très douce … et titre d’une chanson du chanteur italien Zucchero
Stravaganza : extravagance
Incredibile : incroyable
Royal Tolagna :  service de porcelaine italienne de grande qualité.
Olio d’oliva : huile d’olive
Cara nonna : grand-mère chérie


Un texte que m’a inspiré la recette de pâtes all’arrabbiata de Ricardo, et que j’ai accommodée à ma façon.
Amusez-vous ! En suivant le texte, vous serez capables de reconstituer la recette. 🙂
Attention, celle-ci est pour une grande famille, alors si vous êtes seulement 4, divisez les quantités par deux. Puis… régalez-vous !
Nathy.